"Le rouge se déguste aussi en couleurs"
par Frédéric LACOSTE, journaliste au Courrier de Gironde, 31 Mai 2019.
Le Château Castera, à Saint-Germain d'Esteuil, accueille en ce moment les toiles de Frédéric Grynfeltt pour une exposition intitulée Nuances de rouge, où flotte l'esprit épicurien de Montaigne.
Courrier de Gironde : Comment votre vocation d'artiste est-elle née ?
Frédéric Grynfeltt : Le dessin et la peinture, c'est un désir qui ne m'a pas lâché depuis l'enfance. Disons que j'ai eu plusieurs petites déclics dans ma scolarité. Par exemple, en cours de biologie, quand j'étais au collège, on nous faisait dessiner des plantes, des animaux, des coquillages, le corps humain. Mon professeur me complimentait souvent, disant que mon cahier était "un ensemble de tableaux". Cette remarque a déclenché une prise de conscience et m'a donné confiance. Aujourd'hui l'ensemble de ces sujets est un large volet de mon inspiration. Ce qui m'intéresse, comme Esope puis Jean de La Fontaine, c'est de mettre en scène des animaux qui incarnent des qualités humaines pour réaliser des fables en couleurs.
C.G. : Quelles sont vos influences picturales ?
F.G. : Je me nourris beaucoup de Peinture, mais aussi de Musique et de Littérature. Certains essaient de me cataloguer dans la "Figuration Contemporaine", mais je n'aime pas trop le terme "contemporain". Je dirais plutôt que je suis un peintre "Post-contemporain" qui garde un lien fort avec la tradition de l'Histoire de l'Art. C'est pourquoi je suis attaché à Vélasquez, Goya, Monet, Rembrandt...
C.G. : Vous êtes né à Montpellier ? Vous avez fait l'essentiel de votre carrière à Paris, et votre atelier se trouve à Bessan ? Quels liens vous rattachent à la Gironde et au monde viticole ?
F.G. : Il se trouve que je baigne dans l'univers viticole depuis toujours, car mon père était viticulteur à Bessan (Hérault). L'odeur des cuves et des pressoirs a forgé ma sensibilité. Mon atelier se situe d'ailleurs dans bâtiment vénérable de la fin du XVIIIème siècle, ancienne propriété viticole familiale. Je travaille parmi les cuves.
Quant au château Castera, mon frère y est régisseur, aussi je connais très bien ce lieu. Cette exposition revêt donc une tradition familiale très importante pour moi. Les couleurs liées au travail du vin : les grenats, les lies-de -vin, les vermillons, je les ai biberonnées quand j'étais petit et que j'aidais mon père dans le chai, ce qui me permet, je crois, d'être pertinent sur le sujet.
Et puis, bien sûr, j'aime beaucoup le vin !
C.G. : Cette exposition, "Nuances de rouge", se présente comme une sorte de dégustation de vins en peinture où il s'agirait de "voir" le goût des couleurs...
F.G. : Oui, ces nuances de rouge, convoquent à la fois, sur un mode quasi synesthésique, la couleur et le vin. Cela créé un pont entre les deux. L'intérêt, c'est l'interprétation à plusieurs niveaux. J'aime l'ambiguïté. Quoi qu'il en soit, le rouge est ma couleur de prédilection, à l'image de ce que je fais dans ma série des "corps immergés" de femmes baignant dans de grands volumes de rouge, évocations de l'Ophélie d'Hamlet de Shakespeare.
C.G. : Sur l'un des tableaux, on voit un personnage fumer, en tenant un verre de vin à la main. S'agit-il d'un hymne à un art de vivre ?
F.G. : En effet, j'essaie de représenter un art de vivre épicurien, basé sur le plaisir. Je me rapproche du péché de gourmandise, que je trouve véniel. D'ailleurs, cette exposition est aussi traversée par la présence de Montaigne qui a vécu ici au château Castera, et qui était un amoureux des plaisirs de la vie.
Le tableau auquel vous faites allusion s'intitule "Rouge céleste". Il représente une dégustation à l'aveugle, d'où le nuage de fumée qui cache le visage du personnage et qui finit par dessiner un ciel. Le buveur est tout entier absorbé dans sa rêverie. Il a littéralement "la tête dans les nuages", il se sent bien. Des images mentales se forment. C'est pourquoi, dans un coin de son esprit, figurent une Vénus et un Cupidon décochant une flèche. J'essaie d'être dans une forme de poésie et d'humour léger, que la matière, seule, raconte.
L'image figurative n'est pas narrative, elle est évocatrice. Autrement, il s'agirait d'Illustration quand il s'agit de Peinture.
"Regard émouvant et drôlatique sur l'anatomie"
par le Professeur Jacques BRINGER, doyen de la Faculté de Médecine de Montpellier (le 18 septembre 2013)
Dans le cadre des Journées du Patrimoine 2013, la Faculté de Médecine de Montpellier a exposé des toiles de Frédéric Grynfeltt, accrochées face à des planches didactiques et des cires anatomiques du Conservatoire d'Anatomie.
Le portrait de l'éminent Professeur Joseph Grynfeltt (1840-1913) - tout à la fois anatomiste, gynécologue-obstétricien et conservateur en son temps de ces collections - avait été décroché pour l'occasion des murs de la Salle des Actes et figurait au milieu des oeuvres de son arrière-arrière petit-fils. Ce lien familial éclaire et légitime le sens du travail de ce peintre qui, sur les traces de son trisaïeul, investigue le corps et l'anatomie humaine d'une façon pour le moins originale.
Ici se sont côtoyés le monstrueux et le normal, le beau et le laid, le terrible et le délicat, la gravité et la drôlerie. La puissance des oeuvres n'exclue pas un humour décapant. Le public détaille de près la peinture, l'air inquiet, en ressent l'ironie provocatrice et, prenant de la distance, peut même en rire de bon coeur. Voilà donc sur les murs une sorte de Cour des Miracles où l'on voit "La Madelon", yeux de caméléon, sourire de travers, visage bouffi, tresses ridicules tombant sur trois mamelons ; une "Jeune écervelée" éprouvant un dernier relent d'extase amoureuse post-mortem ; une "Flora" faisant le coup de l'imperméable pour montrer sa flore intestinale ; puis d'autres recousues, écorchées, opérées... Enfin, le grand tableau aux dix-huit têtes numérotées et alignées à l'image de nos vénérables collections et, sans oublier et pour finir, le mystérieux "Triangle de Grynfeltt".
Une approche anatomique à découvrir, réalisée par un artiste hors du commun.
"Bestiola"
par Paul VEYNE, Professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de l'antiquité gréco-romaine (2013)
Lecture-spectacle sonore, musicale et picturale d'après les Souvenirs Entomologiques de Jean-Henri Fabre
Créé par la Compagnie iO le 12 août 2013 à Bédouin, à la Chapelle de la Madelène, puis, en 2014, à Sérignan du Comtat, dans les jardins de l'Harmas, dernière demeure du grand naturaliste (Vaucluse)
(Commande du Museum d'Histoire Naturelle de Paris)
C'est d'une grande originalité, cela ne ressemble à rien qu'on ait jamais vu, et pourtant on est tout de suite "dans le coup" et cela ne semble jamais trop long. Il y a tout dans ce spectacle : théâtre, musique, danse, dessin et pourtant tout s'accorde, cela ne fait qu'un, tout ce tient. le sujet lui-même est passionnant : une suite de brefs textes du grand naturaliste Fabre sur la vie et les moeurs de quelques insectes (vous saurez tout, en trois minutes, sur la féroce mante religieuse, dévoreuse du mâle, pendant que ce mâle l'étreint...). Ces textes brefs sont d'un observateur et aussi d'un écrivain de génie, tout populaire qu'il est. Mais pendant ce temps, piano et sur maint autre instrument (bien visibles, étalés devant vous sur la scène), un musicien, compositeur et chanteur dont le talent est connu et reconnu commente musicalement, sur de la musique dont il est l'auteur, ce drame érotico-cannibale.
Cependant que, sur un panneau blanc, un artiste, un dessinateur, d'une main preste et sûre, sans une hésitation, sans un seul trait corrigé, vous dessine à l'improviste un grand portrait de cette étrange bête.
Suivent plusieurs autres insectes non moins étonnants, car la nature sait étonner.
Ce qui vous étonnera autant est que ces textes brefs qui se succèdent sur divers insectes ne sont pas "lus" en public : ils sont "joués", comme au théâtre, par trois comédiens - deux dames, un monsieur - qui alternent comme si chacun des paragraphes de Fabre était une petite comédie.
On ne s'enquiquine jamais, on ne quitte pas un instant la scène des yeux... sauf pour regarder avec étonnement le trait enlevé du dessinateur en grand.
"Procrastination proclive"
huile sur toile 2,20x10m
par Henry LAURENS, Professeur au Collège de France où il occupe la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe (2011)
Accéder à la "durée pure" affranchie des contingences du temps et de l’espace, lieu originel de fusion avec l’autre, est le souci qui semble guider le pinceau de Frédéric Grynfeltt. Un souci qui n’est pas un objectif prémédité et précis, plutôt une tension qui s’exprime à travers ses toiles, où, poussées à leurs expressions ultimes, les souffrances et jouissances humaines instantanées sont emportées dans un flux continu.
C’est précisément ce mouvement aux allures d’un cheminement initiatique qui offre à l’historien que je suis, dont le matériel de travail est le temps, un temps qui ne livre son secret qu’inscrit dans la durée, une réflexion originale sur la temporalité.
Le choix de la peinture à l’huile participe de la même préoccupation de bousculer les limites du temps. Si cette technique permet, au prix d’un travail acharné et quotidien, de sonder les profondeurs des tons et la densité de la perspective, elle conserve cette fraîcheur qui fait oublier les heures passées à la réaliser comme si la toile émergeait spontanément à la faveur d’une rencontre fortuite entre un rayon de lumière, une ombre et une intuition.
Le climat pictural de l’artiste, aux univers variés (corps humains polymorphes, "polymembrés", têtes tourmentées, voluptueuses - ou les deux à la fois - bestiaire...) oscille entre le figuratif et l’abstrait. Si le tableau raconte une histoire dont le thème est quelque fois suggéré, à la manière d’un clin d’œil par un détail embusqué, il n’en est pas pour autant narratif. Il interroge plus qu’il ne livre, il laisse tout au plus deviner le regard inquiet du peintre sur l’humain dans sa finitude.
La douleur, par exemple, thème récurrent dans la peinture de Grynfeltt, n’est pas un genre artistique qu’il se donne. Elle ne prend sens qu’une fois décryptée comme l’expérience de cette finitude. Les corps morcelés, les traits tordus, les bouches crispées dans des hurlements caverneux disent le désarroi poussé jusqu’à l’intolérable. La souffrance se fait l’expérience d’une limite humaine, le seuil qu’il faut dépasser pour aller vers l’autre, sans quoi le chaos interne qu’elle crée se mue en prison infernale.
A l’origine de cette douleur dans l’histoire de l’humanité, le peintre évoque l’épisode fatal où Adam et Eve sont chassés du jardin d’Eden. Ils basculent brutalement du paradis où la vie baignait dans une éternité de délices, dans l’infini, vers un monde de souffrances, rythmé par un temps mensurable, compté et limité.
Le peintre n’aura de cesse de revisiter ce paradis. Le couple ancestral est à l’honneur dans plusieurs de ces tableaux jusqu’à cette toile intitulée «Procrastination proclive » qui donne à penser que le peintre avait déjà réalisé la matérialisation de la finitude avant de franchir le pas dans cette œuvre majeure.
La toile de 2m20 sur 10m, dessine un couloir horizontal qui court de l’alpha à l’oméga, une allégorie du temps qui défile et déclenche une lecture linéaire qui donne à penser qu’il y a un début et une fin.
Au milieu d’une brûlante coulée rouge une longue ligne blanche scinde le tableau dans sa hauteur. Au dessus, un serpent à deux têtes et la langue bifide (allusion au duo originel) traverse les corps de cinq femmes et siffle sur leur absence de têtes ! En bas de la toile, dans une matière organique et boueuse, cinq hommes dont, par contre, on n’aperçoit que les têtes, sont enfermés dans des cadres noirs en regard des cinq femmes décapitées à l’exception de celle qui se trouve au centre. Un défilé de chiffres désordonnés souligne les cadres noirs.
La facture de cette toile avec ces êtres qui vacillent, ces chiffres, décompte d’un temps qui s’écoule inexorablement, ne va pas sans rappeler la définition bergsonienne de la durée où les corps, à l’instar des changements, s’enchaînent dans une succession, « se fondent, se pénètrent sans contours précis, sans aucune tendance à s’extérioriser les uns par rapport aux autres, sans aucune parenté avec les nombres… »
La séduction d’Adam par la pomme, autrement dit par la bouche qui a inauguré l’ère de la souffrance, est préfigurée par la pleureuse, personnage central, dont les larmes seraient restées stériles si elles n’étaient accueillies par la bouche grand ouverte de
l’homme.
La séduction aux relents de péché se fait rédemption voire libération et la douleur s'érotise et cohabite avec la volupté extatique. De ce fait, l’œuvre de Grynfeltt prend les accents d’un questionnement sur l’homme, être de désirs et de pulsions dans sa quête de l’absolu.
"PROCRATINATION PROCLIVE" huile sur toile 2,20x10m (prise de vue Jean-Paul Planchon, le 11 07 2011)